– Dimanche 08 février: Première manche en Manche –

Après avoir retardé le départ et judicieusement laissé passer une fenêtre météo douteuse qui avait pris des airs de mauvaise lucarne, le « bon départ » – comme on dit en régate – a été donné des pontons de l’Aber Wrac’h dimanche 08 février à 11 heures locales, 10 h en temps universel.
C’est en marche arrière et en lâchant un « À dans quatre ans Aber Wrac’h !» qu’Erwan et son équipage ont largué les amarres du ponton. Sur ceux-ci, une poignée de fidèles et de curieux agitaient leurs mouchoirs, répétaient des « bon vent », des « faites gaffe hein?! » et des sourires semblant dire « c’est quand même des malades ». Pour l’occasion, Jacques et Laurence Caraës qui sont un peu les duc et duchesse du port, avaient sorti du hangar d’hivernage, 120 chevaux attelés à un semi-rigide. La garde rapprochée y embarquait les caméras et faisait feu de tout bois. En franchissant la tourelle de la cardinale Libenter, la houle et le vent entraient. Deux vedettes des Secours en Mer du port venaient caracoler un dernier adieu. Il paraît que l’une d’elle avait embarqué des journalistes et des photographes de la presse nationale. Il était temps d’opérer l’échange d’otages. Le cœur gros, Emeline, la dulcinée d’Erwan, passait de Maewan au zod’ tandis que Guillaume le mediaman suivait
le chemin inverse. Les dés étaient jetés et rien ne s’opposait plus à la Manche.

Les restes des coups de vent de la semaine se font sentir d’emblée. Le vent n’est pas sévère, mais la mer bien formée. Dans les « talus », chacun retient sa gorge. Et se dit que ma foi, c’est bonne chose si ça s’annonce en mollissant. A peine partis, voilà une mère dauphin et son petit. Elle a choisit Maewan pour lui apprendre les jeux d’étrave. Impossible de ne pas être touché par la grâce d’un ban de dauphin qui vient cabrioler à l’étrave. Impossible d’échapper à l’envie d’y voir qui un signe familier, qui une salutation voire une bénédiction. Premier jour de pleine mer pour un équipage heureux sous le soleil, malgré la vie penchée du près serré. « Partir pour ce vieux rêve, confie Erwan, après des mois de préparation, laisser sur le quai les amis, la famille… J’ai un peu la même émotion de me jeter dans l’aventure et l’inconnu qu’il y a des années quand j’ai sauté pour la première fois d’une falaise, dans le vide, en BASE jump. »

Sautillante et nauséeuse, la première nuit étale ses petits paradoxes. Guillaume qui se vantait de ne jamais être malade, reste scotché sans énergie. Jeanne qui prévenait de son peut d’appétence à se mettre aux fourneaux prépare la première gamelle. « On est partis avant midi le ventre vide, il est quatre heure du mat’, il faut bien que l’équipage mange quelque chose ! » sourie-t-elle. La nuit s’organise spontanément. Erwan et Jeanne en faisant un peu plus. On largue les ris pris au départ, le grand génois remplace la trinquette. Le vent mollit, la mer s’assagit.

– Lundi 09 février: Dans le coeur de l’anticyclone –

Au petit matin du lundi 09 février, l’archipel des Scilly est en vue. La Manche aura été avalée à 5,5 nœuds de moyenne. Le vent tombe pour de bon, confirmant l’entrée dans le cœur d’un puissant anticyclone. Notre baromètre du bord limité à 1035hp n’est même pas assez gradué pour un phénomène annoncé à 1045 hp ! Jeanne lance le moteur et avec la banane « J’en avais marre de voir les Scilly scotchés à notre tableau arrière ! »
En mer Celtique, une traversée au moins aussi longue doit nous mener à l’entrée du canal St Georges entre Irlande et Angleterre. Entre moteur et près serré, Maewan effectue une belle « cuillère ». Les nuages qui se déchirent laissent apparaître une voûte céleste… euh céleste qui trouve le moyen de laisser baba un aéropage d’aventurier qui en a vu d’autres. Pendant le quart de nuit une tribu de cinquante dauphins vient jouer autour de Maewan. Entre savantes chorégraphies et pirouettes dans le plancton vert fluo, les montagnards comprennent, déjà, un peu, qu’ils sont venus pour ça.

Texte et photos: Guillaume Vallot – gvallot@free.fr –