Dans le canal St Georges

Dans le canal St Georges

– Mardi 10 février: Les souvenirs de Jeanne, le mat d’Erwan –

Le jour se lève sur un temps « typiquement irlandais », la bruine en moins. Une chape de coton gris enrobe ciel, mer et cote dans un cocon frisquet. Soudain, annoncé par la carte, le phare de Tuskar Rock. « Ce sera votre « Fasnet » à vous ! » dédie Jeanne aux marins du bord,  bizuts d’Irlande. C’est toujours une émotion, après un bout de mer, de retrouver la terre et ses phares, dont ces vigies salvatrices en sont l’accueillant symbole. Aymeric fête ses premières nuits en mer, sa première traversée, ses premiers quarts de barre… « Pratiquement chaque heure qui passe, je réalise une première » s’amuse ce grand alpiniste, très concentré et attentif à cet univers nouveau qui l’attire depuis peu. Jeanne, qui avait passé Tuskar Rock comme marque de parcours lors de la Normandie Chanel Race en juin dernier se remémore ce moment de compétition. « Nous étions alignés à plusieurs concurrents comme un petit train. Chacun se demandait où il serait imprudent de couper au plus court. Quand nous avons vu un petit copain taper une roche, nous avons prudemment pris plus large… ». Qu’il est passionnant (et rassurant !) de naviguer avec une femme marin d’expérience.

Pendant ce temps, Erwan profite du défilé au moteur devant des champs d’éoliennes pour aller inspecter le gréement. Plusieurs petits points d’usure sont à soigner. Ca tombe bien notre capitaine déborde d’énergie et d’envie de bricoler. Comprendre d’où vient l’eau salée dans les fonds, essayer l’hydrogénérateur, rajouter une estrope au point d’amure du génois, préparer un mouflage pour le pataras, un autre pour le hâle-bas de tangon de spi… Ceux qui ne comprennent rien sont pardonnés.
La troisième nuit s’avance un peu glauque. Très peu de vent, un ciel si bas « qu’un canal s’est perdu » dirait Brel. A mi-nuit, quelques éclairs zèbrent un nuage, le vent prend des tours, en direction et en vitesse. Notre route se fait un peu chaotique. Mais nous tenons le bon nord.

– Mercredi 11 février: Où Jeanne fait joujou avec son hochet –

Le jour se lève sur un ciel si bas « qu’un canal s’est pendu » comme dirait Brel, néanmoins l’ambiance à bord est joyeuse. Jeanne a décidé de faire à Erwan, qui dort, une petite farce : envoyer « son » spi. C’est la première fois que Maewan endosse ce beau costume de Figaro. Pour l’offrir au bateau, elle l’a sorti du placard et de la naphtaline où il dormait depuis six ans, attendant son heure. «C’est le spi de ma meilleure Solitaire, en 2008. J’avais fini cinquième en frôlant plusieurs fois le podium. J’y tiens beaucoup à cette voile, raconte la régatière. La colle en a jauni mais je suis super heureuse de l’envoyer sur Maewan, il est parfaitement adapté. Aujourd’hui, la croisière, c’est « que du bonheur ». »
C’est vrai que l’épopée de Maewan est partie sur des bases tranquilles et rassurantes. Un tempo de demoiselles qui permet à l’équipage, peu expérimenté en moyenne, de s’amariner en douceur. Manger, dormir, prendre ses quarts, barrer le bateau… Et résister au mal de mer. Cela tout le monde peut le faire, mais tout cela demande du temps. Et ce temps de pain blanc qui est aussi du pain béni, Maewan et son équipage l’auront eu pendant quatre jours grâce au bel anticyclone. Mais à partir de jeudi minuit, un front dépressionnaire entre en mer d’Irlande et qui incitera le bord à faire escale, le temps de laisser passer le gros du coup de vent.

Texte et photos: Guillaume Vallot – gvallot@free.fr –